Les Baux de Provence

:: L' histoire des Baux de Provence ::

 

UNE FASCINANTE AVENTURIERE

 Elevée dans un foyer austère et rompue dans sa jeunesse à la pratique d'une religion scrupuleuse, Jeanne de Naples (1326-1382) était la petite-fille du roi Robert à qui la postérité accorda un renom de sagesse. Il laissait à Jeanne un des plus beaux ensem­bles territoriaux de l'époque : tout le sud de l'Italie en Toscane, la ville de Prato; un domaine important en Piémont; la Provence tout entière ; sans compter des droits sur la Sicile et diverses principautés en Grèce.

L'image que l'histoire nous a laissée de la reine Jeanne est, peut-on dire, double. Si les femmes de moeurs légères sont à Naples comparées à la reine Jeanne, la Provence, en revanche, a conservé le sou­venir d'une reine bonne, belle et diserte. « Parlo comme la bello Jano » y dit-on d'une personne de rapports agréables et pour évoquer la douceur du passé n'emploie-t-on pas la formule : « ero bu tems de la bono reino Jano » ? Frédéric Mistral en parle avec admiration dans un de ses poèmes des lies d'Or. La réhabilitation paraît bien tardive. La culpabilité de Jeanne dans le meurtre de son premier mari, André de Hongrie, reste une énigme. Bien des indices laissent à penser qu'elle ne se mêla pas directement de l'assassinat monté par les Tarente, désireux de se débarrasser d'un rival. Néanmoins, elle se consola vite et épousa en seconde noce, Louis de Tarente son cousin, adversaire du premier mari.

Ce nouveau mariage amena la reine Jeanne en Avi­gnon, où elle obtint du pape la ratification de son nouvel état, mais ne put obtenir décharge de la mort d'André de Hongrie. Poussée par d'impérieux besoins, elle vendit à Clément VI la ville d'Avignon pour 80 000 florins. Sous son règne, la rivalité des Tarente et des Duras prit aux Baux un tour particulièrement vif. Robert de Duras, réfugié en Avignon auprès de son oncle maternel, le cardinal de Talleyrand-Péri­gord, voulut malgré ses promesses tirer vengeance de ses rivaux. Il mit, en compagnie du seigneur de la Garde et de quatre-vingts cavaliers, le siège devant les Baux. Nantis d'échelles, ils tentèrent une escalade nocturne et profitant de l'absence de Raimond des Baux, alors auprès du roi, s'emparèrent de la place. Un frère de Raimond, Antoine, prévôt de Marseille, figurait parmi les captifs (début de 1355).

Ce fait d'armes partagea la cour pontificale. Inno­cent VI en fut indigné, tandis que le cardinal de Périgord défendit Robert de Duras. Le pape chargea, au printemps, une délégation composée des archevê­ques d'Arles et de Brindisi, de l'évêque de Senez, du doyen de Tarascon et d'un chanoine de Comminges d'aller faire entendre raison au hardi capitaine. La digne ambassade entra dans les Baux, mais ne put se faire entendre de Robert, ni obtenir la libération d'Antoine.

Cependant le parti de l'impétueux Robert grandis­sait dangereusement, il s'accrut de trois cents cava­liers et de cinq cents fantassins qui ne se privèrent pas de piller les abords et de faire main basse sur les biens adverses. Les querelles au sein du consis­toire prirent un ton extrême. Si le pape menaçait d'enlever leur chapeau aux dissidents, ces derniers parlaient de le décapiter. Innocent VI en fut impressionné et se réfugia à Villeneuve-les-Avignon.

Les tentatives de conciliation se multiplièrent néan­moins. On délégua Gautier de Brienne à Robert de Duras. Des pourparlers s'engagèrent aussi entre le cardinal de Talleyrand, d'une part, les représentants du vice-sénéchal et de la maison des Baux, d'autre part. Un accord intervint même entre eux, transmis à Robert de Duras par l'archevêque d'Arles et Hugues d'Arpajon. Rien n'y fit.

Une résistance locale s'organisa. Il y eut bientôt huit cents cavaliers et nombre de fantassins décidés à emporter la place des Baux. Des contributions furent levées sur les principales villes et, après un conseil de guerre tenu à Tarascon, l'investissement de la forteresse commença. Une bastide fut construite destinée à atteindre la place. La Provence tout entière se mit sur le qui-vive et empêcha les renforts de parvenir aux assiégés. Soutenu par la papauté, le pou­voir légitime en quatre mois vint à bout du rebelle (20 juillet 1355). Robert de Duras devait plus tard combattre à la bataille de Poitiers, au service de Jean le Bon, et y périr.

Durant la seconde moitié du xîv siècle, le règne de la reine Jeanne va être marqué en Provence par une série de troubles auxquels la maison des Baux et les grandes compagnies vont être mêlées, aggravant une situation déjà confuse du fait des rivalités existant entre les nobles et les cités.

Une fois éliminé Robert de Duras, la maison des Baux va se trouver en conflit avec les Tarente dont l'influence ne cessait de croître. Rappelons notam­ment que Raimond des Baux avait à venger l'assassinat de son père Hugues (tué à Gaète par Louis de Tarente en 1351) et celui de son frère Robert (exé­cuté dans sa prison, 1354). L'oncle de Robert de Duras, le cardinal de Talleyrand, va se trouver cette fois-ci dans le camp de Raimond des Baux, décidés tous deux à secouer la tutelle du gouvernement de Naples. Leurs desseins seront secondés par cet Arnauld de Cervole, surnommé l'Archiprêtre du fait des fonctions qu'il avait remplies dans l'archiprêté de Vézines, près de Périgueux, et qui se trouvait, pour lors, à la tête d'une bande de routiers terroristes. Le dauphin de France tenait à les occuper au loin et le 16 mars 1357 Arnauld de Cervole, convoqué au Conseil, promit de transporter ses activités hors du royaume.

 

La Provence va être en proie à la fois aux maux d'une guerre extérieure et d'une guerre civile. Le pape Innocent VI décrira ainsi les ravages de la guerre au roi Jean le Bon, alors prisonnier à Londres

« Chaque jour, nous apprenons que les enfants de l'Eglise sont inquiétés, spoliés, torturés, décapités et perdent la vie dans différents supplices. Des hommes corrompent les vierges, débauchent les femmes, vio­lent les veuves et portent leurs mains sacrilèges jusque sur les vierges consacrées au Seigneur. »

Si la plus grande partie de la noblesse fait le jeu de la subversion, les villes en général s'y refusent. Tarascon, Arles, Toulon, Hyères, Nice ferment leurs portes. Orange se met sur le pied de guerre et Siste­ron verrouille l'entrée de la Provence. Marseille se tient sur ses gardes, car elle est une proie particuliè­rement convoitée et entourée de terres baussenques Saint-Marcel, Aubagne, Roquefort, le Castellet où ses ennemis battent la campagne. Sa vigilance sera effi­cace.

Le temps travaillait contre cette coalition mal assor­tie. Après une intervention épisodique du comte d'Ar­magnac, qui soutenait le gouvernement de Naples, l'Archiprêtre et ses bandes quittèrent le pays qu'ils avaient pressuré pendant quatorze mois (1359). Les biens et droits de Raimond des Baux seront confis­qués notamment au profit de Marseille. Raimond dut attendre plus de cinq ans pour obtenir un pardon réparateur.

Quant à la reine Jeanne, embrouillée dans toute une série d'intrigues, de trahisons et de violences, elle aura encore deux maris  Jacques d'Aragon en 1363 et Othon de Brunswick en 1375. Elle périt assassinée par Charles de Duras, qu'elle avait un temps flatté de l'espérance de sa succession.

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 Textes extraits de: "Les Baux" par Paul Pontus aux Nouvelles Editions Latines 3t1971